Anne Beaumanoir, doyenne de la Réserve citoyenne

Par la rédaction LEA
La Réserve citoyenne de l'Education nationale permet à tout enseignant de faire appel aux compétences et expériences d'acteurs de la société civile pour intervenir dans leur classe sur des sujets liés aux valeurs républicaines : laïcité, égalité filles/garçons, lutte contre les discriminations, racisme. Anne Beaumanoir, résistante, Juste parmi les Nations, est la doyenne de cette Réserve citoyenne. Depuis huit ans déjà elle intervient dans les établissements scolaires pour rencontrer les élèves et partager avec eux son engagement, passé et actuel.
Anne Beaumanoir, doyenne de la Réserve citoyenne
Anne Beaumanoir, doyenne de la Réserve citoyenne

La Réserve citoyenne, dont vous êtes la doyenne, a été lancée par l’Education nationale le 12 mai 2015 suite aux événements Charlie. Que pensez-vous de cette initiative ?

Anne Beaumanoir : De mon point de vue la Réserve citoyenne est une bonne initiative dans la mesure où elle établit un contact entre l’école et la société et vice versa. Des interventions sur les métiers peuvent aider les enfants dans le choix de leur avenir. Un même thème abordé par plusieurs intervenants pourrait être, chez les élèves de terminale, intéressant.

La réussite de la Réserve citoyenne ne va pas de soi. Elle est tributaire de nombreux facteurs dont le plus prégnant me semble être les qualités d’enseignant du conférencier alors que celui-ci ne doit pas se substituer au professeur en charge de la matière concernée par son intervention.

Depuis combien de temps intervenez-vous dans les établissements scolaires ? Etes-vous sollicitée par les écoles primaires ?

A.B : Cela fera 8 ans. J’ai peu d’expérience en primaire bien que ma première intervention fût dans deux classes de CM2 à Lyon. J'en serais à ma quatrième ou cinquième école primaire dans quelques semaines.

Comment se déroule une intervention en classe ? Quels sujets abordez-vous ?

A.B : Avant ma venue, nous avons toujours un bref échange avec les professeurs. Souvent les profs d’histoire-géo, parfois de littérature. Soit, je ne m’adresse qu’à une classe pendant 1h, soit, et c'est ce que je préfère, à deux classes regroupées. Dans ce cas mon exposé dure 1h30 et les discussions 30 min. Je note que je me suis adressée à des classes de 3e et de 1re aussi bien dans le VIe arrondissement de Paris qu’à Toulouse dans le quartier du Mirail avec la même satisfaction devant l'intérêt des enfants et aussi plus ou moins les mêmes questions. A propos des sujets abordés, voici un succinct plan de mes interventions :

  • Je me présente en rappelant que je suis près d’eux en tant que témoin engagé durant la Seconde Guerre mondiale parce que résistante et juste.
  • Qu’était le nazisme ? Un régime basé sur le mythe de la hiérarchie des races. J’aborde donc le racisme en donnant des arguments historiques et scientifiques pour dire que le racisme est non seulement odieux mais stupide.
  • Je place le propos à venir dans son cadre historique : les quatre années d’occupation avec l’évolution des territoires occupés par les armées nazies (je n’emploie que rarement le mot Allemagne et jamais Allemands sans l’adjectif nazis). Je m’arrange toujours pour parler des résistants allemands au nazisme et je rappelle dans la séquence l’existence des maquis des réfugiés antinazis allemands en France et donne des exemples de l’implication de ces réfugiés, hommes et femmes, dans des structures très exposées de la résistance.
  • Avant de parler de la résistance, je développe la notion d’engagement puis les motifs d’engagements dans la résistance et la lutte contre les lois raciales.
  • Je donne les indications nécessaires pour comprendre ce qu’étaient les organisations de résistance armée, non armée, les clandestins, les non clandestins ? Le renseignement, les maquis, les passeurs, la résistance civique. Les jeunes ayant rejoints de Gaulle à Londres (FFL : Forces françaises libres).

J’illustre avec mon expérience personnelle de résistante clandestine, mais, toujours de façon peu détaillée.

Quelles sont les réactions des élèves, leurs interrogations ?

A.B : Les Justes qui sont-ils ? Les lois raciales dès 1933 en Allemagne. Le racisme puis la "solution finale". La signification de "génocide". Le génocide des juifs et des tziganes en Europe...

Après avoir parlé de la "communauté" (en expliquant pourquoi ce terme ne devrait pas s’employer) juive en France en 1939, la France de Vichy, les lois raciales, la déportation des juifs, le nombre de déportés et d’exterminés en Europe et en France, on revient sur le rôle des justes, leur nombre dans le monde et en France. Certains profs demandent que soit abordé l’anticolonialisme. Je leur parle alors de mon engagement lors de la guerre d’Algérie.

Dans ma conclusion, je reviens sur l’engagement. Je leur parle du mien en leur disant qu’être avec eux, c’est mon engagement actuel. Que celui-ci a toujours été animé par un refus du nationalisme, qui conduit à la guerre, et qu’il ne faut pas confondre avec le patriotisme.

Je leur rappelle et explique ma répugnance pour le racisme et mon refus de tout intégrisme religieux ou non et je leur demande de défendre les valeurs de notre République que je rappelle en insistant sur la tolérance et la laïcité qui est pour moi l’antidote de tout fanatisme religieux ou non.

La plupart des questions portent sur mon expérience. Par exemple : "Pourquoi avez-vous été résistante ?", "Comment avez-vous fait pour trouver une organisation résistante ?", "Pourquoi êtes-vous partie de Bretagne pour Paris, de là pour Lyon puis à Marseille ?". Toutes ses questions m’amène à reprendre les points déjà exposés dans l’intervention.

L’ambiance

En 8 ans, une seule fois, un professeur a interpellé deux filles qui chuchotaient. Le silence pendant l’exposé frappe les enseignants qui me disent que les enfants sont plus présents que pendant leurs cours. Je pense que ceci est lié à mon âge ; peut-être aussi au fait que je ne fais pas un cours, je ne parle jamais dans un micro. Je circule en parlant. Je ne leur donne pas un cours, je leur parle. En effet, le piège, comme certains profs me l’ont expliqué, est que le membre de la Réserve citoyenne se substitue à lui alors que nous sommes son servant invité.

Les élèves sont très attentifs. Après les interventions, plusieurs m’entourent pour me remercier avec souvent, à la clé, la demande d’embrassade. Je ne suis pas la prof mais une grand-mère qui leur a raconté une histoire dans la Grande Histoire. Ils me disent qu’ils s’en souviendront. Pas tous, je le sais, mais certains. 

Quel regard portez-vous sur notre époque ?

A.B : L’histoire ne se répète pas, mais si en 1934 nous nous étions mobilisés, si après avoir mis hors d’état de nuire les ligues fascistes françaises, si on n’avait pas oublié ou fait comme s’il fallait oublier, si on avait lutté contre eux efficacement et si on n’avait pas approuvé les compromis avec l’hitlérisme... peut-être aurions-nous empêché la catastrophe humanitaire que fut la shoah et beaucoup d’autres malheurs. Soyons vigilants. Ne lâchons rien. Défendons les valeurs de la République. Reprenons nos traditions d’accueil. Soyons fiers de devenir des Blancs, Blacks, Beurs... habillés, voire, teints en Bleu Blanc Rouge. 

Le 27 août 1996, l'institut Yad Vashem de Jérusalem a décerné à Anne Beaumanoir et à ses parents, Jean et Marthe Beaumanoir, le titre de Juste parmi les Nations.

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